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02 Jul

L’animé, victime collatérale de la vision du dessin-animé en France

Publié par Spoil'R  - Catégories :  #Socio

L’animé, victime collatérale de la vision du dessin-animé en France

Notre vision française du dessin-animé a été fortement influencée par un fonctionnement culturel propre à notre région du monde. Quand je vous dis « dessin-animé », votre première réaction est de penser : « enfant ». Ne cherchez pas, c’est comme ça, c’est un : conditionnement. Parmi mes lecteurs les plus adultes (ou même les ados), vous avez le réflexe ensuite de vous dire intérieurement « j’en regarde encore » et d’avoir ce petit pincement qui vous fait penser « syndrome de Peter Pan, grand enfant, manque de maturité etc. ». Pour les autres, les plus rebelles, ceux qui n’aiment pas les étiquettes vous vous direz par opposition « ouais j’en regarde et j’en suis fier » sous-entendant malgré tout que même si ça vous plait, vous pensez… même un peu… que le dessin-animé rime avec « mon petit frère, mon petit cousin ou mon fils ». Et pour les derniers vous avez ouverts vos « chakras », votre influence sociale est moins forte car vous êtes conscients qu’ailleurs dans ce monde, l’animation n’est pas un péché mignon, un symbole de puérilité mais qu’il peut correspondre à tous les âges.

J’ai donc fait cet article pour partager mon analyse mon point de vue sur les idées reçues. Et aussi pour comprendre pourquoi passé un certain âge on a honte de regarder un animé, comme on se cache pour manger des bonbons. J’avoue qu’avoir des sempiternels débats à proclamer « non le dessin-animé n’est pas exclusivement pour les gosses et les gens qui ont mal grandi » me gonfle donc je vous propose ma vision des choses et si elle vous intéresse réutilisez-la en partageant cet article.

Conditionnement social inconscient

Gulli et Canal J : symboles typiques de la vision du dessin-animé en France. Chaînes consacrée à l’enfance, ces deux chaînes sont estampillées « chaînes pour les enfants » : allé, on va dire que la tranche d’âge visée va de 5 à 15 ans grand maximum. Le dessin-animé dans notre pays voire notre continent, c’est notamment des importations du style Tex Avery, Loney Tunes ou Disney. C’est aussi des dessins-animés français : allant de Pif et Hercule en passant par Il Etait Une Fois… pour finir sur Les Ratz ou Les Zinzins de l’Espace plus récemment. Sinon vous avez les adaptations d’œuvres belges comme Tintin, Boule et Bill ou Le Marsupilami. Sans partir dans un historique du dessin-animé, ou de ses différents courants d’influence, disons qu’après la fascination des hommes de voir une image dessinée bouger au tout début du XXème siècle, la France a progressivement poussé le dessin-animé à la case : produit pour enfant. Les œuvres que j’ai citée plus haut, qui ont été des produits fortement diffusés sur nos 6 chaînes historiques le prouvent d’autant plus.

Rien que grâce au choix des horaires pour commencer. Pour se resituer un peu : fut un temps, dans les années 80-90, la place du dessin-animé était de 6h30 à 12h00 le mercredi, le samedi et le dimanche matin : des horaires pour les enfants. Et donc on a eu le temps d’imprimer dans la rétine d’une grande quantité de génération que le dessin-animé n’était pas un produit adulte. Les adultes peuvent à la limite voir le dessin-animé avec l’enfant… Mais tout seul, il est un peu bizarre qu’il en regarde. C’est l’idée en gros.

Choc Culturel

L’arrivée d’une nouvelle gamme d’animés japonais à la fin des années 80 va selon moi rebattre les cartes en France. On va soudain se rendre compte que le dessin-animé n’est pas forcément une œuvre puérile ou pour les enfants.

Hokuto No Ken (soit Ken le Survivant de l’Enfer en France) sera selon moi le premier grand choc culturel : évidemment. En France, on tombera dans de l’insulte gratuite limite de l’indécence diplomatique avec ce mot « Japaniaiseries ». Avec ce débat : « comment les japonais peuvent faire des dessins-animés aussi violents » ? Question d’une débilité sans nom au final. Puis s’en suivront ensuite des œuvres comme Akira ou Ghost In The Shell. Et là on se heurte à un choc culturel. Non content de ne pas comprendre certains étaleront en plus une incroyable ignorance sous une casquette « intellectuelle » mise de travers… un manque criant de connaissances de beaucoup de ces analystes de Télérama en passant par Ségolène Royal qui incendieront le manga dans son ensemble sans avoir fait une analyse de la société japonaise d’abord. Car en réalité, on apprendra plus tard que le Japon a créé le manga, œuvre équivalente à nos bandes-dessinées, en découpant ces œuvres pour tous les publics et pas seulement pour les enfants… Shonen pour les ados garçon, Shojo pour les ados filles, Seinen pour les adultes etc.

Sachant ensuite que certains, les plus populaires, sont ensuite adaptées soit en animé soit en film etc. Bref, je ne vous refais pas l’analyse, beaucoup d’entre vous sont au courant bien mieux que moi… Je n’enfoncerai pas plus de portes ouvertes. De ce fait, il y a donc eu au premier abord ce choc culturel, qu’on n’a jamais réellement corrigé dans les médias mainstream (vision dominante) : j’ai vu Zemmour tenir encore ce discours limité devant Dorothée il y a 3, 4 ans donc bon…

Ensuite il y a évidemment la censure et la bienséance qui change selon les pays. Parce que malgré tout, Hokuto No Ken reste un shonen (appellation japonaise pour parler des mangas ayant comme public-cible de base : les adolescents) et donc ne s’adresse pas à des adultes. Au Japon, ce dessin-animé a aussi eu droit à son scandale, il faut le savoir, parce qu’on estimait qu’il aurait dû être dans les seinens (public cible de base : les adultes) du fait de sa grande brutalité. Alors que le Japon est un peu plus relax sur la violence que l’on montre aux enfants. Donc en France, Ken a été diffusé à des tranches horaires destinées à des enfants de 5 – 12 ans alors qu’il est fait pour des jeunes de plus de 12 ans minimum. Et même dans la société japonaise moins édulcorée que la notre ce dessin-animé a fait scandale. Pour moi le problème de fond est que Ken est un dessin-animé et s’il avait diffusé à des heures pour les adultes, Hokuto No Ken n’aurait tout simplement pas trouvé de public.

En dehors de ça, la vision sexuelle est aussi différente, on repense à Songoku qui tape sur la culotte de Bulma dans les premiers épisodes de Dragon Ball (et c’est la partie dessin-animé pour enfant de Dragon Ball pourtant). Ce genre de scène choquera nos sociétés dominées par des vieux principes issus de nos 3 monothéismes dominants… alors qu’au Japon on haussera les épaules, le débat sera moins vif. De ce fait, le choc culturel du manga est tellement fort en France, qu’on le marginalise dans les années 90 à cause de la loi Royal et qu’on lui crée la chaîne Manga dans laquelle finalement on ne diffusera pas tant de mangas que ça mais plus des trucs européano-américain comme Robin Junior, Zorro, Jayce et autres machins déconcertants. Pour les animés, on diffusera bien les trucs du style Pokemon et Yu-Gi-Ho afin de conforter l’idée de la bêtise des mangas japonais, vu le peu d’intelligence qui ressort de ces trucs. En France : le dessin-animé c’est pour les gosses. Si vous matez des animés passé un certain âge, automatiquement ici : vous êtes un Geek ou un éternel enfant.

L’adaptation française, un facteur déterminant

Ensuite on en vient donc à l’adaptation : la traduction des œuvres. Evidemment, en France, les boîtes d’adaptation sont spécialisées dans des catégories. Et il s’avère que certaines boîtes se sont fait une réputation quasi-monopolistique dans la traduction des œuvres de l’animation. Et évidemment, les boites de traduction françaises pour le dessin-animé, imprimeront un ton très puéril, très souvent quand ils adapteront un dessin-animé. En plus de ça, la qualité de la traduction : c’est à la tête du client. En général, les Disney comme Aladdin ou le Roi Lion ou Shrek disposeront d’une adaptation française d’excellente qualité qui n’a pas grand-chose à envier à la version originale. De même pour les Nickelodéon : bref, les américains, on chouchoute leur travail. On trouvera même un moyen d’habituer les français à deux exceptions : Les Simpsons et South Park… Pour la ménagère française, tout dessin-animé est pour gosse… Sauf Les Simpsons et South Park… Allé peut-être les Griffiths en plus.

En revanche Saint Seiya, City Hunter ou Hokuto No Ken vont prendre extrêmement chers. Surtout que les traducteurs de la VF de Ken feront exprès de mal traduire l’œuvre parce que manquant fondamentalement de professionnalisme, ils ont laissé leur point de vue passer avant tout et ont volontairement saboté l’adaptation de l’œuvre par une adaptation foireuse… Qui plait à certains ceci dit. Les boîtes appliquent d’ailleurs des méthodes de traduction bâclées et scandaleuses pour leurs clients japonais puisqu’en fait on recrute des comédiens sur le fil qui ne connaissent pas l’œuvre, pas les dialogues et découvrent ce qu’ils vont dire au moment de l’interprétation. En d’autres termes : c’est une traduction totalement industrielle.

C’est donc un choc culturel même au niveau du processus de production car les Seiyu (les interprètes d’animés au Japon) sont de véritables stars dans leur pays, on fait des castings très pointus, et être Seiyu est quasiment aussi reconnu qu’être acteur. Et ça s’entend ! En même temps, le monde du manga c’est un peu le Hollywood du Japon c’est normal ! De ce fait, ce sont de très grands interprètes, d’excellentes qualités qui vont travailler sur les œuvres. Alors qu’en France, pour remplacer ces interprètes on prendra des… gens… Je ne vois pas comment les appeler autrement. Sans aucunement leur manquer de respect, loin de là, mais c’est comme si en France on avait pris n’importe qui de disponible pour traduire la voix de Bruce Willis, de Robert de Niro ou d’Eddy Murphy. De ce fait, beaucoup d’animés vont en payer le prix. Surtout depuis les années 2000 avec Naruto, Bleach, One Piece ou D Gray Man dont la version française va rebuter beaucoup de monde : en même temps, on dirait qu’on a absorbé l’âme des interprètes.

La démocratisation d’internet, va donner l’habitude à beaucoup (notamment les très jeunes générations) de lire plutôt le travail des fansubs (des organismes de sous-titrages bénévoles qui font les sous-titres d’animés) et donc de prendre l’habitude de lire du sous-titre… et donc de ne plus regarder le manga animé en français. De ce fait, si le manga a une seconde vie archi-populaire en France, il cible un public marginal, même s’il commence à être très nombreux. Et surtout, le manga est de moins en moins regardé à la télé mais sur internet. De ce fait, les vieilles générations ne connaissent pas le monde de l’animé plus adulte, reste sur leurs stéréotypes et la télé les confortent puisque les rares animés qu’ils voient sont mal traduits.

Une image logique de puérilité pour les non-initiés

Forcément, le dessin-animé continue à avoir une image relativement puérile dans le mainstream français (courant dominant). Et c’est pour ça que pour le grand public, Kenshiro était un ovni, un personnage qui est juste une brute qui saigne à tout va, puisque la VF qu’ils ont vu est une supercherie. Alors qu’Hokuto No Ken, je le traiterai dans une autre chronique est quand même un manga qui pose pas mal de question sur l’homme dans un monde où la loi a disparu et où la précarité tue certains sentiments. Bref, Kenshiro c’est une autre histoire. Pour en revenir au dessin-animé, je surprends souvent des gens qui ne sont pas du tout dans cet univers quand je leur dit que le dessin-animé oscille entre le 9ème et le 10ème art, parce que pour beaucoup le dessin-animé n’est pas un art, ce n’est pas de la culture. On inculque ça à nos enfants, quand j’entends des parents qui leur disent « tu regardes encore des dessins-animés mais t’es un bébé » alors que le Naruto que cet enfant regarde est beaucoup plus philosophique que les Feux de l’Amour que sa mère regardera à 14h00…

Beaucoup de gens ne verront jamais Death Note, n’auront pas la curiosité de découvrir les symboles forts dans Naruto et sa vision extrêmement mûr de la guerre et des relations diplomatiques, ne pourront pas voir toutes les métaphores psychologiques que Bleach pose en montrant Ichigo affronter son Hollow et rateront les incroyables émotions que procure Shingeki No Kyojin. Eux qui se fascinent pour ces nouvelles séries américaines plus matures car elles ont arrêtés de faire dans le manichéen (le gentil trop gentil, et le méchant trop méchant)… Ils ne se rendent pas compte que le manga dispose de cette maturité depuis bien plus longtemps et qu’il a certainement inspiré les scénaristes américains actuels. Toutes ces œuvres d’art qui pourraient plaire à une quantité importante de ces personnes qui se sont fermées parce que selon elle le dessin-animé c’est pour les enfants, et l’animé japonais c’est stupide.

Le chemin est encore long en France avant de changer l’image de l’animé. Comme Le rock, le rap, le cinéma, ou même le théâtre ou le livre, sont tous passés par là et l’animé connaîtra son avènement dans le mainstream (courant dominant) lorsque les nouvelles générations fans de ces œuvres les imposeront. Comme ça s’est toujours fait. Ceci dit, ce qui fait le charme et la cohésion en quelque sorte de l’univers Otaku ou Geek c’est que comme tous les courants un peu en marge, il s’organise une communauté de passionnés. Et ce passage au mainstream n’est pas forcément une bonne nouvelle car cette communauté perdra son bébé puisqu’il deviendra dominant. On verra alors également émerger de nouveaux puristes qui parleront « du c’était mieux avant maintenant c’est de la soupe commerciale ». En attendant ce moment, profiter de votre marginalité c’est aussi ça qui fait le charme de la passion pour l’animé en France et profitez-en pour remercier les fansubs et ce superbe outil qu’est internet car il nous permet de voir une innombrable quantité de chefs-d’œuvre.

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Tom 03/11/2014 19:47

En même temps la France qui aime trainer des problématiques vieilles de 15 ans :-), parce que bah putain la problématique d'un autre temps moi je la rencontrais tous les jours au boulot y a encore 2 ans. Il y a un public extrêmement important de l'animé maintenant c'est sûr, mais quand tu parles au public lambda hors fans d'animation moi je peux te certifier que les gens tu leur dis que tu regardes un animé : ils te regardent comme si t'avais 16 ans. Juste un exercice comme ça, lorsque tu es en groupe (au boulot, à table, à une soirée) tu lances un débat profond sur un animé que tu trouves selon toi réussi. Si t'as pas cette remarque à la con qui sort "Pfff ! On est en train de débattre sur un dessin-animé" je m'incline. Ma femme est comme moi, dans la société française, on (hors communauté animé) nous regarde comme des extras-terrestres parce qu'on mâte des animés. Au Canada, là où j'habite ce n'est pas le cas, c'est quand je reviens en France que je vois ça.

L. 02/11/2014 14:55

Problématiques d'un autre temps.
J'ai l'impression de lire quelqu'un qui nous écrit en direct de l'an 1999-2000.

Les seuls véritables problèmes de l'animation japonaise aujourd'hui sont le moe, le fan-service et la redite ad nauseam. La nullité des productions actuelle est proportionnelle aux bénéfices que les producteurs cherchent à tirer de l'entreprise, et à la bêtise du public qui ingurgite tout en trouvant ça "trop kawaii".

Quand on voit le succès d'animés ras-du-front comme Shingeki no Kyoujin, Kill la Kill, ou de purs produits marketing comme Fairy Tale, on se dit que l'âge d'or de l'animation japonaise, il est définitivement derrière nous.

redemption 04/07/2014 19:36

Je retrouve totalement cette déconstruction du manga quand je pense au film américain dragon ball evolution.
Je plussoie

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